En France, on estime que plus de 60% des cyclistes en agglomération sont des hommes (1). Par ailleurs, au-delà d’un apprentissage plus tardif que les garçons, les filles sont plus nombreuses à ne jamais apprendre à faire de vélo (2). Quels freins expliquent ces différences de pratiques ? En quoi comprendre ces obstacles peut nous permettre de penser une politique cyclable plus ambitieuse car plus inclusive ? 

Cet article répond à un double objectif : donner des clés de compréhension sur ce qui se cache derrière les différences de pratiques du vélo entre hommes et femmes et proposer des pistes d’actions pour mettre en œuvre une politique cyclable au bénéfice de toutes et tous.  

Des pratiques de mobilités contrastées

On constate en effet une pratique du vélo significativement plus faible pour les femmes, et en particulier les jeunes filles : l’Enquête mobilité des Personnes 2019 (3) nous montre qu’à l’enfance et l’adolescence, les garçons pratiquent presque 6 fois plus le vélo que les filles, un écart qui se réduit au fil du temps, mais qui reste toujours marqué. Tout âge confondu, les hommes se déplacent presque trois fois plus en vélo que les femmes.

De nombreux freins à la pratique du vélo

De nombreux freins à la pratique du vélo peuvent contribuer à expliquer ces différences, notamment : 

  • Une socialisation différenciée à l’espace public : les jeunes filles sont souvent incitées à ne pas investir l’espace extérieur, pensé pour elles comme une menace. Elles ne s’approprient donc pas cet espace dans une optique d’y faire du vélo. 
  • Des objets genrés qui contribuent à nourrir des inégalités : les types de vélo dits “de fille” ou “de garçon” vers lesquels les enfants sont incités à se tourner tend à restreindre les possibilité de pratiques des jeunes filles (vélos utilitaires, valorisant moins la vitesse, davantage la sécurité et la propreté, confortant l’idée d’une fonction maternelle) (5). 
  • Le manque de modèles féminines : plusieurs études montrent qu’avoir une figure féminine dans sa famille qui fait du vélo a un rôle déterminant sur la pratique des jeunes filles, notamment si elles ont une mère qui pratique elle-même le vélo (6). 
  • Le chargement : Les tâches domestiques et de soin envers les enfants  incombent encore largement aux femmes au soin des foyers (7). De fait, ces tâches influent sur leurs pratiques de mobilité et notamment sur le chargement qu’elles supportent (poussette, caddie, sacs de courses, accompagnement de personnes marchant lentement (8)). A vélo, les femmes sont trois fois plus nombreuses à avoir un vélo équipé de sacoche, d’un panier, porte bagage voir à circuler en vélo cargo (9). Cet encombrement et charge volumineuse ou plus fragile peut être un facteur dissuadant de circuler à vélo
  • L’âge et la maternité : outre l’âge de l’adolescence, âge clé de l’apprentissage et de la pratique du vélo, voire d’un “décrochage” des adolescentes, la maternité peut être un facteur de frein à l’usage du vélo. En effet, on observe un décrochage de la pratique chez les jeunes mères à la naissance du premier enfant, encore plus prononcé à la deuxième naissance (10).
  • L’embarras mécanique : davantage valorisé comme une activité masculine, peu de femmes se saisissent spontanément des enjeux mécaniques de leur vélo, ce qui peut les insécuriser dans leur pratique (11).
  • Le harcèlement de rue : Les femmes cyclistes n’échappent pas au harcèlement de rue. Justement parce qu’elles se saisissent d’une pratique identifiée comme masculine, elles peuvent essuyer insultes et commentaires déplacés lorsqu’elles sont sur leur vélo. 
  • La présentation de soi après avoir fait du vélo : Porter des talons, être bien coiffées, ou être en jupe, certaines habitudes vestimentaires peuvent compliquer la pratique du vélo au quotidien, notamment pour aller au travail.
  • Idées reçues sexistes : du vélo qui ferait des grosses cuisses ou qui pourrait déchirer l’hymen et donc potentiellement faire perdre la virginité des jeunes filles, les idées reçues sont nombreuses et nécessitent un travail approfondi de déconstruction.
  • La sécurité : plus chargées, généralement moins inscrites dans une dynamique de performance dans leur circulation, les femmes sont généralement plus prudentes à vélo (12). Et, dans le cadre des expérimentations menées à Paris au printemps 2020 avec les corona-pistes, on a observé que la moitié des nouveaux usagers étaient des usagères (13), confirmant que lorsqu’on propose des axes sécurisants, la pratique du vélo par les femmes est facilitée.

Quelles solutions ?

  • Permettre l’apprentissage du vélo à tous les âges, pour permettre aussi aux femmes de servir de modèles aux plus jeunes filles, avec :
      • des formations de (re)mise en selle, pour les enfants et adolescentes dans le cadre scolaire mais aussi auprès des adultes
      • des Vélorutions afin de “faire nombre” sur la route et prendre confiance à vélo 
  • Permettre aux jeunes mères de continuer à faire du vélo, notamment en mettant en place des aides à l’achat de vélos-cargo ou de vélos permettant avec des sièges enfants, idéalement électriques.
  • Sur la sécurité sur la route :
      • Des aménagements séparatifs sur la grands axes, suffisamment larges (pour permettre autant le dépassement de manière sécurisée que la circulation de vélos-cargos plus larges que des vélos classiques), avec des revêtements qualitatifs et confortables.
      • Des panneaux M12 pour limiter les temps d’arrêts des cyclistes au feu, moments d’exposition potentiel au harcèlement de rue et aux interactions insultantes non sollicitées. 
  • La présentation de soi après avoir fait du vélo : Encourager la labellisation des employeurs avec le label Objectif Employeur Pro-Vélo (OEPV) qui comprend notamment l’installation de douches dans les sanitaires, pour permettre aux salarié.e.s de se changer ou de se laver en arrivant sur leur lieu de travail.
  • Pour dépasser l’embarras mécanique, encourager le développement d’ateliers d’auto-réparation, où chacun peut venir réparer son vélo soi-même en bénéficiant des conseils des autres. Il est possible d’envisager des créneaux en non-mixité choisie, réservés spécifiquement aux filles et femmes pour leur permettre de se saisir des outils mécaniques en toute liberté.
  • La représentation dans le milieu sportif, encore très masculin (14) est essentielle, afin de générer des modèles sportifs pour les filles et femmes, notamment à travers le développement de sections féminines dans les clubs de cyclisme.
  • Lutter contre les idées reçues sexistes, par la sensibilisation durant les sessions d’apprentissage dans le cadre scolaire et chez les adultes, mais aussi de larges campagnes de communication sur le sujet. 

En définitive, si quelques-unes de ces solutions cherchent à toucher spécifiquement les femmes, il est clair que ces mesures ne se limitent pas qu’aux femmes, mais aussi aux enfants ou personnes âgées, ou encore aux vélotafeurs. Penser les besoins des femmes sur la pratique du vélo permet simplement à un plus grand nombre de circuler facilement et de manière sécurisée à vélo.

En conclusion, mener une politique cyclable inclusive, aussi tournée vers les femmes, répond à des enjeux croisés de socialisation, d’apprentissage, d’équipement et d’aménagements publics. Il est essentiel de se saisir de l’ensemble de ces leviers simultanément pour permettre une véritable (re)mise en selle des filles ou femmes. La création d’aménagements sécurisés est incontournable, mais pas suffisante, et il est nécessaire de faire vivre des modèles de femmes à vélo pour faire exister cette possibilité pour toutes les autres jeunes filles. 

Mais le point de départ de départ de toute stratégie sous l’angle de genre nécessite la construction de statistiques sur les habitudes et pratiques des femmes. Savez-vous comment se déplacent les femmes sur votre territoire ? Demandez-leur ! 

 


  1.  Yves Raibaud, Femmes et Hommes sont-ils égaux à vélo ?, CNRS Le Journal, 2020
  2.  MTI Conseil et TNS Sofres, 2013 : Le vélo et les Français en 2012
  3.  Graphique et Analyse par BL évolution, 2022, mesuré en part du nombre de déplacements total
  4.  ibid
  5.  ibid
  6. Selon l’enquête Emploi du temps de l’INSEE en 2010, les femmes consacraient quotidiennement 1h30 de plus que les hommes aux tâches ménagères et passaient deux fois plus de temps à accorder du soin aux enfants et aux adultes.
  7.  Sophie Chardonnel et Sophie Louarguant : Mobilité quotidienne et emplois du temps des familles: entre complexité et diversité, Approches qualitatives et quantitatives », 7e rencontre du groupe de travail mobilités spatiale et fluidités sociales, Mars 2007
  8.  Yves Raibaud, Femmes et Hommes sont-ils égaux à vélo ?, CNRS Le Journal, 2020
  9. ibid
  10.  Margot Abord de Chatillon, Nathalie Ortar et David Sayagh, Le vélo : un objet qui révèle, renforce et perturbe l’ordre du genre, 2022
  11.  Les hommes sont les plus touchés par les accidents et particulièrement mortels : 83% des cyclistes morts au Canada (2019) et 72% en Belgique (2017), cité dans « Femmes et Hommes sont-ils égaux à vélo ? », Yves Raibaud, Femmes et Hommes sont-ils égaux à vélo ?, CNRS Le Journal, 2020
  12. D’après une étude du bureau 6T, 2021
  13. En 2014, seulement 11,97% des adhérents de la Fédération Française de Cyclisme étaient des femmes. Panorama sur les Plans de Féminisation des Fédérations Sportives, Ministère de la ville, de la Jeunesse et des Sports, 2016.