Dérèglement climatique, effondrement de la biodiversité, tensions géopolitiques, raréfaction des ressources, inflation, fragilités économiques et sociales, perte de confiance dans les institutions démocratiques…
Les signaux d’alerte se multiplient, dans des domaines qui semblent, à première vue, distincts. Face à cette accumulation de symptômes, une question résonne : sommes-nous face à une succession de crises… ou à une seule et même crise ?
Une crise systémique, ou l’interdépendance des problèmes
Une crise systémique ne peut pas être comprise – ni résolue – en isolant une cause et un effet : c’est la conséquence du déréglement d’un système fait de mécanismes interdépendants, qui s’influencent, se renforcent ou s’annulent. Ces mécanismes sont très bien décrits dans le livre de Donella H. Meadows, “Pour une pensée systémique”.
Dans une crise systémique, il est impossible d’agir sur un problème de façon isolée. Une décision portant sur le climat a des effets sur la biodiversité, l’économie, les dynamiques sociales ou encore les équilibres géopolitiques, et ces effets produisent d’autres effets en cascade – dans un sens comme dans l’autre.
C’est précisément ce qui caractérise la situation actuelle : nous sommes confrontés à une crise multiforme, dans laquelle les dimensions environnementales, économiques, institutionnelles et sociales sont profondément imbriquées.
Et pourtant, nos réponses restent largement pensées de manière sectorielle.
Des réponses fragmentées
Depuis plusieurs années, les politiques publiques et les stratégies d’entreprises intègrent de plus en plus les enjeux environnementaux. Les investissements augmentent, les dispositifs se multiplient, les objectifs se structurent. Mais malgré tout cela, les résultats restent en deçà des attentes.
Pourquoi ? Parce que nous continuons, dans bien des cas, à traiter isolément des problèmes qui sont le produit d’une crise systémique, avec des réponses partielles.
Nous cherchons à agir sur certains paramètres – réduction des émissions, amélioration de l’efficacité énergétique, substitution technologique – sans interroger en profondeur les logiques qui structurent nos systèmes économiques et sociaux.
Dans certains cas, ces réponses peuvent même produire des effets contre-productifs. C’est le cas quand on parle de mal-adaptation : des actions conçues pour répondre à un problème – le changement climatique – mais qui n’atteignent pas leur objectif, voire qui contribuent à aggraver le problème.
Des “cycles infernaux” qui nous empêchent d’agir
Pour comprendre ce qui nous empêche de sortir de cette crise, il peut être utile de faire un pas de côté pour regarder la situation sous un angle différent.
Plutôt que d’analyser les politiques ou les actions isolément, il s’agit d’observer les choses dans leur ensemble, afin d’identifier les dynamiques à l’œuvre. C’est l’objectif proposé par l’étude “Bifurquer ou s’enfoncer ?”, en mettant en évidence ce que l’on peut appeler des “cycles infernaux”.
Ces cycles fonctionnent comme des boucles de rétroaction : des actions qui produisent des effets qui renforcent les causes initiales du problème, ou qui aggravent d’autres problèmes.
Quelques exemples typiques :
- la recherche de productivité avant tout autre chose, qui mène à une mécanisation et à une standardisation des techniques, augmentant nos impacts environnementaux et notre dépendance aux ressources, et conduisant à une perte de savoir-faire ;
- la dépendance à la voiture individuelle, qui oriente durablement les comportements (mobilité, urbanisme, consommation) et ainsi, s’auto-entretient (plus on a besoin de voiture, plus notre environnement est aménagé en fonction de la voiture) ;
- l’effet rebond, où des gains d’efficacité technologiques conduisent toujours à une augmentation des usages, et généralement à une augmentation nette de l’impact global de cette technologie (souvent présentée comme moins consommatrice ou plus verte).
Dans ce système, les acteurs ne sont pas passifs. Ils agissent, cherchent des solutions, mais ils le font dans un cadre qui les conduit, collectivement, à renforcer les problèmes qu’ils cherchent à résoudre. Un des biais les plus courants consiste à s’en remettre au progrès technologique.
Rompre avec le mirage technologique
Face à ces dynamiques, une tentation fréquente consiste à chercher des solutions techniques. Innovation technologique, nouvelles infrastructures, progrès énergétiques… Ces leviers sont importants, mais loin d’être suffisants. Lorsqu’ils sont mobilisés sans remettre en cause ces dynamiques fondamentales, ils risquent de déplacer les problèmes plutôt que de les résoudre.
Autrement dit : nous cherchons parfois à traiter des déséquilibres profonds avec des ajustements marginaux. C’est-à-dire, à corriger un système sans en questionner les fondements.
La sortie de crise ne peut se faire sans changer les paramètres au cœur du système : il faut en transformer les logiques de fonctionnement. Cela appelle à un changement de paradigme : pour rétablir l’équilibre d’un système, nous devons d’abord identifier les dynamiques inhérentes qui sont la cause de son déséquilibre et les ruptures à mener.
Ces ruptures ne sont pas uniquement techniques ou économiques. Elles sont en grande partie anthropologiques : elles concernent nos manières de penser, de décider et d’agir.
Parmi les évolutions structurantes :
- passer d’une logique de performance à une logique de qualité et de pertinence des actions ;
- sortir d’une vision en silo pour adopter une approche transversale ;
- remettre en question certains investissements qui enferment les territoires dans des trajectoires non soutenables ;
- dépasser l’idée que la technologie peut, à elle seule, résoudre des problèmes complexes ;
- redonner une place centrale aux dynamiques collectives.
Ces transformations ne relèvent pas d’un acteur unique. Elles concernent à la fois les pouvoirs publics, les entreprises, les collectifs et les individus.
Engager des dynamiques bénéfiques
Si certains mécanismes nous enferment dans des trajectoires problématiques, d’autres peuvent, à l’inverse, enclencher des dynamiques positives. L’enjeu n’est pas uniquement de corriger ce qui ne fonctionne pas, mais de faire émerger d’autres modes d’action. Plusieurs principes structurants peuvent guider cette transformation :
- Prêter attention à la manière en prenant mieux en compte les effets réels des choix effectués, dans toutes leurs dimensions (environnementales, sociales, économiques) ;
- Redonner du pouvoir d’agir aux acteurs, en favorisant l’implication des citoyens, des acteurs économiques et des territoires dans les décisions ;
- Réhabiliter la coopération et sortir des logiques de concurrence généralisée pour développer des approches collectives et territorialisées ;
- Repenser la performance en intégrant des critères de qualité, de durabilité et d’utilité sociale, au-delà des seuls indicateurs économiques ;
- Expérimenter et apprendre, accepter l’incertitude et la complexité, développer des démarches de recherche-action et valoriser les apprentissages issus de l’expérience.
Ces orientations ne constituent pas un catalogue de solutions clés en main ; elles dessinent un cadre dans lequel il devient possible de faire évoluer ces pratiques.
Des cercles vertueux déjà à l’œuvre
Dans de nombreux territoires, des initiatives montrent qu’il est possible d’enclencher des dynamiques positives.
Lorsqu’une première action est engagée – développement du vélo, relocalisation d’activités, projets de coopération locale – elle peut produire des effets qui facilitent les étapes suivantes.
Par exemple :
- le développement d’infrastructures cyclables favorise l’usage du vélo, qui renforce à son tour la demande d’aménagements cyclables ;
- l’implication des habitants dans des projets locaux renforce leur sentiment d’appartenance et leur pouvoir d’agir, ce qui alimente de nouvelles initiatives ;
- la relocalisation de certaines activités contribue à la résilience économique et à la réduction des impacts environnementaux.
Ces dynamiques fonctionnent comme des boucles de rétroaction positives. Elles ne se décrètent pas, mais peuvent être encouragées et amplifiées.
Bifurquer ou s’enfoncer
La situation actuelle ne relève pas d’un simple ajustement à opérer. Elle pose une question de trajectoire :
- Continuer à agir dans le cadre existant, en cherchant à corriger les déséquilibres à la marge, revient à prolonger des dynamiques qui nous éloignent des objectifs climatiques et environnementaux,
- À l’inverse, engager des transformations plus profondes ouvre la possibilité d’un autre chemin, plus soutenable, mais aussi porteur de bénéfices sociaux et économiques.
La bifurcation n’est pas une abstraction. Elle se joue dans les choix d’investissement, dans les modes de gouvernance, dans les pratiques quotidiennes. Elle suppose de reconnaître la nature systémique de la crise actuelle… et d’en tirer toutes les conséquences.
Pour aller plus loin
L’étude Bifurquer ou s’enfoncer ? propose :
- une analyse des cycles infernaux à l’œuvre dans différents secteurs ;
- une lecture des ruptures nécessaires pour en sortir ;
- des pistes concrètes pour engager des dynamiques bénéfiques.
Télécharger l’étude “Bifurquer ou s’enfoncer ? Comprendre et lever les freins systémiques pour une transition écologique à la hauteur des enjeux”
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