A la faveur de la préparation des Jeux Olympiques de Paris 2024, le design actif est sous les projecteurs. Il y a trois ans, l’Agence Nationale de Cohésion des Territoires  et le Comité d’Organisation des Jeux Olympiques se sont alliés afin d’accélérer son développement en France. En croisant deux programmes respectifs que sont “Action Coeur de Ville” et le label “Terre de JO”, 222 villes pilotes bénéficient d’un fond de 5 milliards d’euros pour divers projets parmi lesquels le développement d’aménagements de design actif. Et pour promouvoir largement la méthode, un Guide du Design Actif, sorti en décembre 2021, vise à fournir quelques outils aux collectivités pour développer le design actif. 

Alors de quoi parle-t-on exactement ? Dans son dossier dédié, le CEREMA insiste sur l’aménagement de “l’espace public afin de rapprocher de l’activité physique et sportive celles et ceux qui en sont le plus éloignés. Cette démarche et les réalisations permettent aux individus de se réapproprier l’espace public; ils favorisent l’accessibilité et la mixité d’usages. C’est aussi l’occasion de mettre en valeur le patrimoine existant, d’encourager la frugalité des aménagements, de proposer des projets ludiques, etc.”

Le design actif n’est donc pas qu’une affaire d’activité sportive mais un véritable parti pris dans la conception et l’organisation de l’espace public : il vise à le rendre plus apaisé, plus accessible, plus esthétique. 

Pour garantir la liberté de mouvement, le design actif est développé dans de larges espaces sécurisés : il implique un véritable aménagement séparé des flux et en particulier de la circulation. Il est donc vecteur d’apaisement de l’espace public : piétonnisation de rues ou de places, accès à pied et à vélo, végétalisation, promotion de la mixité des usages avec des équipements, terrasses, jeux, etc. Résultat : une montée en qualité d’espaces publics moins bruyants, plus accueillants, et surtout facilement appropriables par le plus grand nombre d’usagers.

La ville, un terrain de jeux d’enfant

Sur le plan de l’accessibilité, la place des enfants est particulièrement mise en avant. Le constat documenté (ici aussi) que les enfants disparaissent des espaces publics, devenus inhospitaliers voire dangereux, alimente une volonté de leur ouvrir de nouvelles aires. Dans de nombreuses communes, on voit fleurir des aménagements dédiés : à Paris, ce sont des rues aux écoles coupées de  la circulation, végétalisées et parfois dotées de jeux ; à Saint-Dizier, en plus des parvis, ce sont les entrées d’écoles qui ont été travaillées avec des parcours menant les enfants dans les établissements sous forme de murs d’escalade par exemple.


Cette perspective “à hauteur d’enfant” permet d’apaiser des espaces de manière profitable pour tous les autres publics potentiellement vulnérables à pied : personnes âgées, familles, personnes à mobilité réduite, etc. Le design actif recouvre aussi le champ des déplacements et de la mobilité : avec la notion de parcours, il est possible d’imaginer des itinéraires pour marcher et pédaler, à la fois pour se promener, mais aussi pour les déplacements quotidiens. 

Dans ce prolongement, le design actif peut aussi être un outil pour désenclaver certains espaces et les rendre plus attractifs : Plaine Commune, intercommunalité de Seine Saint-Denis et territoire laboratoire des Jeux Olympiques, expérimente des itinéraires piétons sous le périphérique et l’autoroute A86, aujourd’hui peu fréquentés, dans le but de créer une perméabilité entre différents quartiers et de mettre en valeur les accès à la commune de Saint-Denis.

L’expérimentation et les aménagements tactiques constituent d’ailleurs une branche du design actif. Les corona-pistes à l’été 2020 en étaient l’un des exemples emblématiques. Avec peu de moyens techniques et financiers, il est possible de proposer et de tester de nouvelles répartitions de l’espace public, parfois de manière temporaire, parfois en phase préalable avant de véritables travaux d’aménagement. 

La rue comme terrain d’expérimentation

C’est justement dans un esprit d’expérimentation que la Métropole de Rouen a adopté le design actif, en testant par exemple une piste de roller derby, sans consultation de publics cibles auparavant. Le roller derby est une pratique largement féminine, et l’aménagement en peinture au sol a été investi par des collectifs de femmes qui se sont saisies de cet espace. Mais ces collectifs ont rapidement ressenti un certain malaise : aménagée dans un espace très ouvert et central, la piste de roller derby est devenue un lieu de “spectacle” pour de nombreux hommes, venant épier les collectifs féminins, et distribuant commentaires et interpellations sexistes non sollicités. Une concertation a donc été menée dans un deuxième temps avec les collectifs de roller derby pour essayer de limiter l’effet “voyeurs” dans le cadre de leurs activités. Dès lors, il paraît indispensable de penser ces expérimentations en concertation avec les publics visés. Tout au long du processus, il semble nécessaire de s’interroger : pour quels publics cet aménagement est-il conçu ? Comment les associer à la conception des espaces pour répondre au mieux à leurs besoins ? Comment suivre l’appropriation de l’espace ? Comment objectiver les usages des différents publics (âges, genres, accessibilité, etc…) ?

 

Design actif, Paris 11e

Et dans la poursuite de la concertation, l’animation des espaces apparaît souvent indispensable, notamment pour garantir l’accès à tous les publics : classiquement, il s’agit d’éviter que les aménagements, notamment à vocation purement sportive, soient exclusivement appropriés par des groupes valides, jeunes et souvent masculins. L’exemple des pumptracks (circuits à figures avec des pistes en boucles avec des virages, des bosses, etc.), comme celui de Saint-Dizier, est éloquent : en l’absence de médiation spécifique, ils sont généralement investis par des groupes de garçons adolescents, laissant peu de place aux plus jeunes, aux filles, aux personnes non valides. Sur le long terme, l’animation doit aider à garantir l’accès des aménagements au plus large public, et ce de manière effective.

Ainsi, le design actif ne devrait pas être un aménagement sportif au rabais, mais une manière de co-construire l’espace public en concertation avec les usagers et d’en garantir les usages par l’animation. Et la garantie offerte par ces moyens humains sera aussi celle de la pérennité de la qualité des aménagements. 

Alors le design actif est-il la solution miracle pour mettre tout le monde en mouvement ? On aimerait y croire. Mais l’équation présente encore des inconnues, et l’enjeu d’entretien des aménagements est la première d’entre elles. Comment vont vieillir les équipements ? À quelle fréquence faudra-t-il renouveler les marquages ? Sera-t-il possible de garantir les moyens humains de concertation et d’animation ? In fine, quel sera le coût financier de ces aménagements sur le long terme ? Pour répondre à ces questions encore en suspens, il faudrait que les pouvoirs publics qui se sont saisis du sujet à l’occasion des JO puissent pérenniser leur vision. Et s’en donnent les moyens : des politiques volontaristes aux niveaux local et national sont indispensables, pour garantir des capacités durables aux collectivités.

 

Pour aller plus loin : https://www.enviesdeville.fr/attractivite/quest-ce-que-le-design-actif-et-pourquoi-tout-le-monde-en-parle/