L’eau n’est pas une simple donnée environnementale parmi d’autres : c’est un élément central de nos écosystèmes et un facteur critique pour la continuité de l’activité économique. Alors que, face aux sécheresses, les restrictions se multiplient et s’intensifient sur tout le territoire, l’exposition au risque hydrique devient un facteur déterminant de la performance économique. Alors, comment transformer cette contrainte en avantage stratégique ? Décryptage et analyse.

Quand la sécheresse freine l’économie

Le 21 septembre marque le début de l’automne, et la tension sur l’eau reste palpable. Plusieurs départements français font encore face à des pénuries d’eau d’une ampleur inédite pour la saison. 75 départements sont encore placés en niveau « crise », assortis d’arrêtés de restrictions sévères.

Départements français en alerte « crise » au 21 septembre 2026. Source : https://vigieau.gouv.fr/

Les restrictions d’eau ne sont plus des événements isolés. Année après année, le nombre de départements touchés par des arrêtés de restriction augmente tandis que les périodes de restriction s’allongent. Pour les acteurs économiques, le risque est concret : interruptions d’activité, difficultés d’approvisionnement et pertes financières.

Restrictions d'eau lors des période de sécheresse en France métropolitaine 2023

Restrictions d’eau lors des périodes de sécheresse en France métropolitaine en 2023 : le nombre, et surtout, l’intensité des restriction augmente. Source : SDES, 2024

Une ressource sous tension : entre inégalité géographique et explosion de la demande

La disponibilité de l’eau douce varie considérablement selon les territoires et les saisons. Si certaines régions subissent un stress hydrique structurel, d’autres alternent entre sécheresses et inondations de plus en plus fréquentes.

Parallèlement, la consommation mondiale ne cesse de croître. En France, les prélèvements ont doublé en quinze ans : passant de 8 milliards de m³ en 2008 à 16 milliards de m³ en 2023 (hors énergie et eau turbinée), selon les données de la Banque Nationale des Prélèvements en Eau (BNPE).

Consommation annuelle d’eau douce depuis 1900. Source : Our World in data, 2024, Water Use and Stress

Deux secteurs sont particulièrement exposés à cette dépendance aux consommations d’eau :

  • L’agriculture, l’agriculture consommant près de 80 % de l’eau consommée en France sur la période juin à août pour l’irrigation
  • La production d’énergie, notamment pour le refroidissement nucléaire et la production d’hydroélectricité

Ces secteurs stratégiques se trouvent aujourd’hui en première ligne face aux pénuries d’eau liés à leurs consommations d’eau, suivis de l’industrie (qui sont directement menacées dans leurs opérations ou dans leur chaîne de valeur) ou encore du BTP (extraction et production des matériaux, et petits travaux) pour les prélèvements en eau.

NB : Les consommations correspondent à la part des prélèvements en eau ne retournant pas dans le milieu naturel. L’eau peut soit s’évaporer (ex. une partie de l’irrigation, l’eau utilisée dans les tours de refroidissement industrielles, ou lors des étapes de teinture et de séchage dans le textile), soit être incorporée dans un produit (ex. eau en bouteille, fruits & légumes, eau de gâchage intégrée au béton dans le BTP, ou eau retenue dans les fibres textiles à l’issue du tissage), soit changer de bassin versant (ex. transfert d’eau entre bassins pour l’alimentation en eau potable de grandes agglomérations, ou dans le cadre de certains procédés industriels utilisant l’eau comme vecteur de transport de matière).

Impacts directs et coûts cachés du risque eau

En période de crise, comme cet été 2026 (voir les départements en rouge foncé sur les cartes), les mesures imposées par les arrêtés de restriction transforment radicalement l’activité d’un secteur ou d’une entreprise :

  • BTP et Construction : Interdiction ou report des travaux nécessitant de l’eau (ravalements, bétonnage).
  • Industrie : Limitation des consommations jusqu’à 50% par rapport aux volumes de référence impliquant des réductions ou arrêts de production
  • Agriculture : Interdiction totale d’irrigation ou restrictions horaires strictes (par exemple 8h-20h), pouvant impacter le rendement des cultures.
  • Énergie : Arrêt ou réduction de puissance des réacteurs nucléaires lorsque la température des rivières dépasse les seuils de sécurité (parfois 28°C) ou que le débit est insuffisant.

Des exemples concrets à l’été 2026

Ces phénomènes se sont intensifiés cet été, avec des impacts très concrets pour les entreprises :

    • Dans le bassin de Pontivy, sept sites industriels, dont deux usines de chips Bret’s, ont dû interrompre leur production durant trois jours, équivalant à (10 jours de production perdue au total) pour préserver l’eau potable des habitant, des hôpitaux et des agriculteurs..
    • EDF a réduit voire arrêté la puissance de plusieurs réacteurs (Chooz, Cattenom, Golfech) faute de débit suffisant ou à cause d’eaux trop chaudes.

Le coût économique est lourd. Un artisan du bâtiment, dont les activités de ravalement sont fortement dépendantes en eau, a ainsi perdu jusqu’à 200 000€ de chiffre d’affaires. « Mon inquiétude, c’est de devoir me séparer de mes employés si je n’arrive pas à les payer« , a-t-il confié lors d’une interview.

Les conséquences pour l’activité des entreprises sont bien réelles : perte de gains, manque à gagner, impossibilité de continuité d’activité : « face aux restrictions liées à la sécheresse, les professionnels du bâtiment suspendent certains chantiers » peut-on lire dans les médias.

La disponibilité de l’eau devient un facteur limitant de production, au même titre que l’énergie ou les matières premières.

À l’échelle mondiale, la plateforme CDP évalue le risque financier lié à l’eau pour les entreprises à 340 milliards de dollars, alors qu’elle constate que « la culture d’eau commence à se diffuser dans les entreprises », avec 2 fois plus d’entreprises qui divulguent leurs données liées à l’eau en 2024.

Construire sa résilience sur l’eau : plan de transition eau pour une entreprise

54 % des entreprises des industries évaluent l’eau comme un sujet matériel pour leurs activités, selon notre étude « Baromètre CSRD 2026 : quelle évolution de la place de la RSE dans les entreprises du SBF 120 ? » (100 entreprises du SB120 étudiées)

 

« L’eau est un objectif que nous avons ajouté il y a 2 ans : réduire nos consommations de -30% d’ici 2030. C’est très concret car on va dans le détail des chaînes de valeur. »

Hélène Valade, Directrice Développement Environnement Groupe LVMH

 

 

Face à ce constat, l’eau devient un facteur déterminant de la continuité d’activité. Anticiper ces risques n’est plus seulement un enjeu environnemental, c’est une condition de survie économique.

La prise de conscience est encore inégale dans les entreprises et leur gouvernance. Dans notre étude « Baromètre CSRD 2026 : quelles évolutions de la place de la RSE dans les entreprises du SBF120 ? », 47% des entreprises en 2025 (contre 54% en 2024), perçoivent l’eau comme un enjeu matériel. Seuls les secteurs de l’industrie, du bâtiment-immobilier-construction et de l’agro-alimentaire semblent avoir intégré l’urgence, à l’exception de quelques acteurs des services et du numérique.

Pour anticiper les risques liés à l’eau, une entreprise peut réaliser son plan de transition eau.

5 étapes pour bâtir son plan de transition eau

BL évolution préconise une méthodologie pour réaliser son plan de transition eau en 5 étapes, structurées autour d’un diagnostic initial des usages et des risques hydriques, d’une analyse des risques associés à ses impacts et dépendances, de la définition d’objectifs de réduction et de trajectoires chiffrées, de l’identification de leviers d’action opérationnels (sobriété, réutilisation, préservation des milieux), et enfin d’un dispositif de suivi et de pilotage dans le temps.

Étape 1 : Réaliser son diagnostic de dépendances et impacts sur l’eau
1) Réaliser un diagnostic robuste pour comprendre les dépendances et impacts de votre entreprise ainsi que celle de votre chaîne de valeur
Objectif : croiser des données physiques (ex. consommation), géographiques (ex. localisation) et environnementales (ex. milieux, stress hydrique) pour identifier les zones de vulnérabilité
2) Mesurer les flux d’eau, en quantifiant les prélèvements, la consommation et les rejets en distinguant les différents usages.
Objectif : comprendre ses liens à l’eau et permettre d’identifier les leviers d’actions les plus pertinents par la suite

 

Étape 2 : Analyser ses risques pour prioriser les enjeux
Identifier les zones, activités et maillons de la chaîne de valeur les plus exposés.
Objectif : analyser

    • Les risques physiques : raréfaction de la ressource et dégradation de sa qualité pouvant entraîner des perturbations opérationnelle

    • Les risques de transition : évolutions économiques, réglementaires et sociétales

 

Étape 3 : Définir des objectifs alignés avec les enjeux
Fixer des objectifs volumétriques et de qualité de l’eau contextualisés à l’échelle des bassins versants
Objectif : définir une vision d’entreprise, cibler un niveau d’activité, et tenir compte du niveau de stress hydrique et de l’état des écosystèmes.

 

Étape 4 : Construire un plan d’action opérationnel
Décliner des actions concrètes, associées à des objectifs SMART – objectifs Spécifiques (ciblant des leviers précis), Mesurables (avec des indicateurs de suivi), Atteignables, Réalistes et Temporellement définis.

 

Étape 5 : Gouvernance et transparence, au niveau stratégique, pilotage et opérationnelle
Intégrer l’eau aux comités de direction, de pilotage et opérationnels, ainsi qu’au reporting extra-financiers si l’ESRS est matériel pour votre entreprise.

 

Pour plus de précisions sur et d’exemples sur les mesures mises en place par certaines entreprises, voir notre étude BL évolution : “Plan de transition eau : de la gestion des risques à la transformation stratégique

Cette compréhension des enjeux autour de l’eau augmentera votre résilience sur les sujets liés à l’eau et, si vous êtes concernés par la CSRD, répondra aux exigences liées à l’eau.

 

Une vision globale : la chaîne de valeur au cœur du risque

Les enjeux liés à l’eau ne se limitent pas au territoire français. L’ensemble des secteurs économiques dépend de la consommation d’eau tout au long de leur chaîne de valeur, notamment en amont, où une partie de la production peut être localisée dans d’autres pays.

Ainsi, 93% de la consommation d’eau d’une industrie de transformation de matières premières agricoles se situe en amont, lors de la production des fruits et légumes. De même :

  • L’industrie automobile dépend de l’eau nécessaire à la production d’acier et de composants électroniques avec un fort impact de la phase d’extraction minière.
  • Le secteur du textile est fortement tributaire de l’irrigation des cultures de fibres.
  • L’industrie de la chimie repose sur l’eau pour la fabrication de composants de base (acide phosphorique, dioxyde de titane, etc.).

Comprendre sa chaîne de valeur amont et cartographier les localisations à risque sont donc indispensables pour réduire sa vulnérabilité globale.

Cartographie des zones exposées au risque eau. Source : Our World in data, 2024, Water Use and Stress

 

Leviers d’action : technologie, adaptation et régénération

Mobiliser la technologie pour s’adapter immédiatement

Les mesures d’économie et d’optimisation de la ressources sont valorisées. Ainsi, les entreprises soumises à des arrêtés de restriction d’eau peuvent continuer à opérer sous certaines conditions. Pour les industriels consommant plus de 7 000 m³/an, un Plan de Sobriété Hydrique (PSH) ou Plan de transition eau est souvent la clé pour obtenir des exemptions.

  • Industrie : Adapter la production à la disponibilité de la ressource. Exemple : Suite à l’arrêt de production de ses sites bretons en juin 2026, Altho-Brets a accéléré sa stratégie eau avec une réduction de 21 % de sa consommation et un investissement de 3,5 millions d’euros pour développer la réutilisation des eaux industrielles traitées (REUSE).
  • Agriculture : Le choix de cultures adaptées ou la généralisation du goutte-à-goutte est la seule méthode d’irrigation autorisée en journée dans de nombreuses communes. C’est un procédés moins gourmands en eau et de mieux adaptater le choix des cultures au climat
  • Tous secteurs : Mettre en place de boucles de réutilisation des eaux grises et des eaux pluviales, ou encore intégrer le stress hydrique local dans le choix d’implantation d’un consommateur ou polluant en eau.
La régénération des paysages : une vision à long terme

Il est également important d’agir plus largement sur la régénération des cycles de l’eau. Cette approche systémique implique :

  • La construction de politiques locales d’hydrologie régénérative.
  • La transformation des sites industriels en désimperméabilisant les sols et en restaurant la végétation locale
  • L’intégration de ces enjeux dans les politiques d’achats et les filières agricoles.

L’investissement est non seulement nécessaire, mais rentable. Selon le CDP, les 340 milliards de dollars de risques pourraient être atténués par un investissement de seulement 58,7 milliards de dollars, soit un retour sur investissement de 6 pour 1.

L’eau n’est plus une variable d’ajustement. Elle est devenue un pilier central de la stratégie d’entreprise, de la compétitivité et de la création de valeur durable.

Vous souhaitez mettre en place un plan de transition eau pour votre organisation ? Vous cherchez des renseignements sur nos offres sur l’eau ? Prenez rendez-vous sans plus tarder avec nos équipes.